Bible du Chemin Testament Kardecien ©

Revue spirite — Année V — Mai 1862

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OBSÈQUES DE M. SANSON

Membre de la Société spirite de Paris. W

1 Un de nos collègues, M. Sanson, est décédé le 21 avril 1862, après plus d’une année de cruelles souffrances. Dans la prévision de sa mort, il avait adressé, le 27 août 1860, à la Société, une lettre dont nous extrayons le passage suivant.


« Cher et honorable Président ;

« En cas de surprise par la désagrégation de mon âme et de mon corps, j’ai l’honneur de vous rappeler une prière que je vous ai déjà faite il y a environ un an ; c’est d’évoquer mon Esprit le plus immédiatement possible et le plus souvent que vous le jugerez à propos, afin que, membre assez inutile de notre Société durant ma présence sur terre, je puisse lui servir à quelque chose outre-tombe, en lui donnant les moyens d’étudier phase par phase, dans ces évocations, les diverses circonstances qui suivent ce que le vulgaire appelle la mort, mais qui, pour nous Spirites, n’est qu’une transformation, selon les vues impénétrables de Dieu, mais toujours utile au but qu’il se propose.

« Outre cette autorisation et prière de me faire l’honneur de cette sorte d’autopsie spirituelle, que mon trop peu d’avancement comme Esprit rendra peut-être stérile, auquel cas votre sagesse vous portera naturellement à ne pas pousser plus loin qu’un certain nombre d’essais, j’ose vous prier personnellement, ainsi que tous mes collègues, de bien vouloir supplier le Tout-Puissant de permettre aux bons Esprits de m’assister de leurs conseils bienveillants, saint Louis, notre président spirituel en particulier, à l’effet de me guider dans le choix et sur l’époque d’une réincarnation ; car, dès à présent, ceci m’occupe beaucoup ; je tremble de me tromper sur mes forces spirituelles, et de demander à Dieu, et trop tôt, et trop présomptueusement, un état corporel dans lequel je ne pourrais justifier la bonté divine, ce qui, au lieu de servir à m’avancer, prolongerait ma station sur terre ou ailleurs, dans le cas où j’échouerais.


« Cependant, ayant toute confiance dans la mansuétude et l’indulgente équité de notre Créateur et de son divin Fils, et enfin m’attendant avec une humble résignation à subir les expiations de mes fautes, sauf ce que daignera m’en remettre la miséricorde de l’Éternel, je le répète, ma grande préoccupation c’est la crainte poignante de me tromper dans le choix d’une réincarnation, si je n’y suis aidé et guidé par des Esprits saints et bienveillants qui pourraient me trouver indigne de leur intervention, s’ils n’y sont sollicités que par moi seul ; mais dont la commisération peut être éveillée, dès que, par charité chrétienne, ils seraient invoqués par vous tous en ma faveur. Donc, je prends la liberté de me recommander à vous, cher Président, et à tous mes honorables collègues de la Société spirite de Paris…. »


2 Pour nous conformer au désir de notre collègue d’être évoqué le plus tôt possible après son décès, nous nous sommes rendu à la maison mortuaire avec quelques membres de la Société, et, en présence du corps, l’entretien suivant a eu lieu une heure avant l’inhumation. Nous avions en cela un double but, celui d’accomplir une dernière volonté, et celui d’observer une fois de plus la situation de l’âme à un moment si rapproché de la mort, et cela chez un homme éminemment intelligent et éclairé, et profondément pénétré des vérités spirites ; nous tenions à constater l’influence de ces croyances sur l’état de l’Esprit, afin de saisir ses premières impressions. Notre attente, comme on le verra, n’a pas été trompée, et chacun trouvera sans doute comme nous un haut enseignement dans la peinture qu’il fait de l’instant même de la transition. Ajoutons, toutefois, que tous les Esprits ne seraient pas aptes à décrire ce phénomène avec autant de lucidité qu’il l’a fait ; M. Sanson s’est vu mourir et s’est vu renaître, circonstance peu commune, et qui tenait à l’élévation de son Esprit.


1. Evocation. — Je viens à votre appel pour remplir ma promesse.


2. Mon cher monsieur Sanson, nous nous faisons un devoir et un plaisir de vous évoquer le plus tôt possible après votre mort, ainsi que vous l’avez désiré. — R. C’est une grâce spéciale de Dieu qui permet à mon Esprit de pouvoir se communiquer ; je vous remercie de votre bonne volonté ; mais, je suis faible et je tremble.


3. Vous étiez si souffrant que nous pouvons, je pense, vous demander comment vous vous portez maintenant. Vous ressentez-vous encore de vos douleurs ? quelle sensation éprouvez-vous en comparant votre situation présente à celle d’il y a deux jours ? — R. Ma position est bien heureuse, car je ne ressens plus rien de mes anciennes douleurs ; je suis régénéré et réparé à neuf, comme vous dites chez vous. La transition de la vie terrestre à la vie des Esprits m’avait d’abord tout rendu incompréhensible, car nous restons quelquefois plusieurs jours sans recouvrer notre lucidité ; mais, avant de mourir, j’ai fait une prière à Dieu pour lui demander de pouvoir parler à ceux que j’aime, et Dieu m’a écouté.

4. Au bout de combien de temps avez-vous recouvré la lucidité de vos idées ? — R. Au bout de huit heures ; Dieu, je vous le répète, m’avait donné une marque de sa bonté ; il m’avait jugé assez digne, et je ne saurais jamais assez le remercier.

5. Êtes-vous bien certain de n’être plus de notre monde, et à quoi le constatez-vous ? — R. Oh ! certes, non, je ne suis plus de vote monde ; mais je serai toujours près de vous pour vous protéger et vous soutenir, afin de prêcher la charité et l’abnégation qui furent les guides de ma vie ; et puis, j’enseignerai la foi vraie, la foi spirite, qui doit relever la croyance du juste et du bon ; je suis fort, et très fort, transformé en un mot ; vous ne reconnaîtriez plus le vieillard infirme qui devait tout oublier en laissant loin de lui tout plaisir, toute joie. Je suis Esprit : ma patrie c’est l’espace, et mon avenir Dieu, qui rayonne dans l’immensité. Je voudrais bien pouvoir parler à mes enfants, car je leur enseignerais ce qu’ils ont toujours eu la mauvaise volonté de ne pas croire.

6. Quel effet vous fait éprouver la vue de votre corps, ici à côté ? — R. Mon corps, pauvre et infime dépouille, tu dois aller à la poussière, et moi je garde le bon souvenir de tous ceux qui m’estimaient. Je regarde cette pauvre chair déformée, demeure de mon Esprit, épreuve de tant d’années ! Merci, mon pauvre corps ; tu as purifié mon Esprit, et la souffrance dix fois sainte m’a donné une place bien méritée, puisque je trouve tout de suite la faculté de vous parler.

7. Avez-vous conservé vos idées jusqu’au dernier moment ? — R. Oui, mon Esprit a conservé ses facultés ; je ne voyais plus, mais je pressentais ; toute ma vie s’est déroulée devant mon souvenir, et ma dernière pensée, ma dernière prière a été de pouvoir vous parler, ce que je fais ; et puis j’ai demandé à Dieu de vous protéger, afin que le rêve de ma vie fût accompli.


8. Avez-vous eu conscience du moment où votre corps a rendu le dernier soupir ? que s’est-il passé en vous à ce moment ? quelle sensation avez-vous éprouvée ? — R. La vie se brise, et la vue, ou plutôt la vue de l’Esprit, s’éteint ; on trouve le vide, l’inconnu, et, emporté par je ne sais quel prestige, on se trouve dans un monde où tout est joie et grandeur. Je ne sentais plus, je ne me rendais pas compte, et pourtant un bonheur ineffable me remplissait ; je ne sentais plus l’étreinte de la douleur.


9. Avez-vous connaissance… de ce que je me propose de lire sur votre tombe ?


Remarque. Les premiers mots de la question étaient à peine prononcés que l’Esprit répond avant de laisser achever. Il répond de plus, et sans question proposée, à une discussion qui s’était élevée entre les assistants sur l’opportunité de lire cette communication au cimetière, en raison des personnes qui pourraient ne pas partager ces opinions.


R. Oh ! mon ami, je le sais, car je vous ai vu hier, et je vous vois aujourd’hui, et ma satisfaction est bien grande. Merci ! merci ! Parlez, afin qu’on me comprenne et qu’on vous estime ; ne craignez rien, car on respecte la mort ; parlez donc, afin que les incrédules aient la foi. Adieu ; parlez ; courage, confiance, et puissent mes enfants se convertir à une croyance révérée !

Adieu.

J. Sanson.


3 Pendant la cérémonie du cimetière, il dicta les paroles suivantes :

Que la mort ne vous épouvante pas, mes amis ; elle est une étape pour vous, si vous avez su bien vivre ; elle est un bonheur, si vous avez mérité dignement et bien accompli vos épreuves. Je vous répète : Courage et bonne volonté ! N’attachez qu’un prix médiocre aux biens de la terre, et vous serez récompensés ; on ne peut jouir trop, sans enlever au bien-être des autres, et sans se faire moralement un mal immense. Que la terre me soit légère !


4 Nota. — Après la cérémonie, quelques membres de la Société s’étant réunis, ils eurent spontanément la communication suivante, à laquelle ils étaient loin de s’attendre.


« Je m’appelle Bernard, et j’ai vécu en 96 à Passy W ; c’était alors un village. J’étais un pauvre diable ; j’enseignais, et Dieu seul sait les déboires que j’ai eu à supporter. Quel ennui prolongé ! des années entières de soucis et de souffrances ! et j’ai maudit Dieu, le diable, les hommes en général et les femmes en particulier ; parmi elles, pas une n’est venue me dire : Courage, patience ! il a fallu vivre seul, toujours seul, et la méchanceté m’a rendu mauvais. Depuis ce temps-là, j’erre autour des lieux où j’ai vécu, où je suis mort.

« Je vous ai entendus aujourd’hui ; vos prières m’ont touché profondément ; vous avez accompagné un bon et digne Esprit, et tout ce que vous avez dit et fait m’a ému. J’étais en nombreuse compagnie, et nous avons en commun prié pour vous tous, pour l’avenir de vos saintes croyances. Priez pour nous, qui avons besoin de secours. L’esprit de Sanson qui nous accompagnait a promis que vous penseriez à nous ; je désire me réincarcérer, afin que mon épreuve soit utile et convenable pour mon avenir au monde des Esprits. Adieu mes amis ; je dis ainsi, parce que vous aimez ceux qui souffrent. Pour vous : bonnes pensées, heureux avenir. »


Cet épisode se liant à l’évocation de M. Sanson, nous avons cru devoir le mentionner, parce qu’il renferme un éminent sujet d’instruction. Nous croyons remplir un devoir en recommandant cet Esprit aux prières de tous les vrais Spirites ; elles ne pourront que le fortifier dans ses bonnes résolutions.

L’entretien avec M. Sanson a été repris dans la séance de la Société, le vendredi suivant 25 avril, et doit être continué. Nous avons mis à profit sa bonne volonté et ses lumières, pour obtenir de nouveaux éclaircissements, aussi précis que possible, sur le monde invisible, comparé au monde visible, et principalement sur la transition de l’un à l’autre, ce qui intéresse tout le monde, puisqu’il faut que tout le monde y passe, sans exception. M. Sanson s’y est prêté avec sa bienveillance habituelle ; c’était d’ailleurs, comme on l’a vu, son désir avant de mourir. Ses réponses forment un ensemble très instructif et d’un intérêt d’autant plus grand qu’elles émanent d’un témoin oculaire qui sort d’analyser lui-même ses propres sensations, et qui s’exprime à la fois avec élégance, profondeur et clarté. Nous publierons cette suite dans le prochain numéro.

Un fait important que nous devons faire remarquer, c’est que le médium qui a servi d’intermédiaire le jour de l’enterrement et les jours suivants, M. Leymarie, n’avait jamais vu M. Sanson et ne connaissait ni son caractère, ni sa position, ni ses habitudes ; il ne savait pas s’il avait des enfants, et encore moins si ces enfants partageaient ou non ses idées sur le Spiritisme. C’est donc d’une manière tout à fait spontanée qu’il en parle, et que le caractère de M. Sanson s’est révélé sous son crayon, sans que son imagination ait pu influer en quoi que ce soit.

Un fait non moins curieux et qui prouve que les communications ne sont pas le reflet de la pensée, c’est celle de Bernard, à laquelle aucun des assistants ne pouvait songer, car dès que le médium eut pris le crayon, on pensait que ce serait probablement l’un de ses Esprits habituels, Baluze ou Sonnet ; on se demanderait, dans ce cas, de la pensée de qui cette communication aurait pu être le reflet.


5 Discours de M. Allan Kardec sur la tombe de M. Sanson.


Messieurs et chers collègues de la Société spirite de Paris,

C’est la première fois que nous conduisons un de nos collègues à sa dernière demeure. Celui à qui nous venons dire adieu, vous le connaissiez, et vous avez su apprécier ses éminentes qualités. En les rappelant ici, je ne ferai que vous dire ce que vous connaissez tous : cœur éminemment droit, d’une loyauté à toute épreuve, sa vie a été celle d’un honnête homme dans toute l’acception du mot ; personne, je pense, ne protestera contre cette assertion. Ces qualités étaient encore rehaussées chez lui par une grande bonté et une extrême bienveillance. Qu’est-il besoin, avec cela, d’avoir fait des actions d’éclat et de laisser un nom à la postérité ? Il n’en aurait certes pas une meilleure place dans le monde où il est maintenant. Si donc nous n’avons pas à jeter sur sa tombe des couronnes de laurier, tous ceux qui l’ont connu y déposent, dans la sincérité de leur âme, celles plus précieuses encore de l’estime et de l’affection.

M. Sanson, vous le savez, messieurs, était doué d’une intelligence peu commune et d’une grande justesse d’appréciation, qu’une instruction à la fois variée et profonde avait encore développées. D’une simplicité patriarcale dans sa manière de vivre, il puisait, dans les ressources de son propre esprit, les éléments d’une incessante activité intellectuelle qu’il appliquait à des recherches, à des inventions, fort ingénieuses sans doute, mais qui, malheureusement, n’ont amené pour lui aucun résultat. C’était un de ces hommes qui ne s’ennuient jamais, parce qu’ils pensent toujours à quelque chose de sérieux. Quoique privé, par sa position, de ce qui fait les douceurs de la vie, sa bonne humeur n’en était jamais altérée ; je ne crois rien exagérer en disant qu’il était le type du vrai philosophe ; non du philosophe cynique, mais de celui qui est toujours content de ce qu’il a, sans se tourmenter jamais de ce qu’il n’a pas.

Ces sentiments étaient sans doute le fond de son caractère, mais ils ont été, dans ces dernières années, singulièrement fortifiés par ses croyances spirites ; elles l’ont aidé à supporter de longues et cruelles souffrances avec une patience, une résignation toutes chrétiennes ; il n’est pas un de ceux d’entre nous qui, l’ayant été voir sur son lit de douleur, n’ait été édifié de son calme et de son inaltérable sérénité. Depuis longtemps il prévoyait sa fin, mais, loin de s’en effrayer, il l’attendait comme l’heure de la délivrance. Ah ! c’est que la foi spirite donne, dans ces moments suprêmes, une force dont peut seul se rendre compte celui qui la possède, et cette foi, M. Sanson la possédait au suprême degré.

Qu’est-ce donc que la foi spirite ? demanderont peut-être quelques-uns de ceux qui m’écoutent. - La foi spirite consiste dans la conviction intime que nous avons une âme ; que cette âme, ou Esprit, ce qui est la même chose, survit au corps ; qu’elle est heureuse ou malheureuse, selon le bien ou le mal qu’elle a fait pendant sa vie. Ceci est connu de tout le monde, dira-t-on. Oui, excepté de ceux qui croient que tout est fini pour nous quand nous sommes morts, et il y en a plus qu’on ne pense dans ce siècle-ci. Ainsi, selon eux, cette dépouille mortelle que nous avons sous les yeux, qui, dans quelques jours sera réduite en poussière, serait tout ce qui resterait de celui que nous regrettons ; ainsi, nous viendrions rendre hommage à quoi ? à un cadavre ; car de son intelligence, de sa pensée, des qualités qui le faisaient aimer, il ne resterait rien, tout serait anéanti, et il en serait ainsi de nous quand nous mourrons ! Cette idée du néant qui nous attendrait tous n’a-t-elle pas quelque chose de poignant, de glacial ?

Quel est celui qui, en présence de cette tombe entr’ouverte, ne sent le frisson courir dans ses veines, à la pensée que demain, peut-être, il en sera de même de lui, et qu’après quelques pelletées de terre jetées sur son corps, tout sera à jamais fini, qu’il ne pensera plus, ne sentira plus, n’aimera plus ? Mais à côté de ceux qui nient, il y a le nombre bien plus grand encore de ceux qui doutent, parce qu’ils n’ont pas de certitude positive, et pour qui le doute est une torture.

Vous tous qui croyez fermement que M. Sanson avait une âme, que pensez-vous que soit devenue cette âme ? où est-elle ? que fait-elle ? Ah ! direz-vous, si nous pouvions le savoir ! jamais le doute ne serait entré dans notre cœur ; car, sondez bien le fond de votre pensée, et convenez qu’il est arrivé à plus d’un d’entre vous de dire dans son for intérieur en parlant de la vie future : Si pourtant cela n’était pas ! Et vous disiez cela, parce que vous ne la compreniez pas ; parce que vous vous en faisiez une idée qui ne pouvait s’allier avec votre raison.

Eh bien ! le Spiritisme vient la faire comprendre, la faire pour ainsi dire toucher au doigt et à l’œil la rendre si palpable, si évidente, qu’il n’est pas plus possible de la nier que de nier la lumière.

Qu’est donc devenue l’âme de notre ami ? Elle est ici, à côté de nous, qui nous écoute, qui pénètre notre pensée, qui juge du sentiment que chacun de nous apporte à cette triste cérémonie. Cette âme n’est point ce que l’on croit vulgairement : une flamme, une étincelle, quelque chose de vague et d’indéfini. Vous ne la verrez point, selon les idées de la superstition, courir la nuit sur la terre comme un feu follet ; non, elle a une forme, un corps comme de son vivant ; mais un corps fluidique, vaporeux, invisible pour nos sens grossiers, et qui cependant peut, dans certains cas, se rendre visible. Pendant la vie, elle avait une seconde enveloppe, lourde, matérielle, destructible ; quand cette enveloppe est usée, qu’elle ne peut plus fonctionner, elle tombe, comme la coque d’un fruit mûr, et l’âme la quitte comme on quitte un vieil habit hors de service. C’est cette enveloppe de l’âme de M. Sanson, c’est ce vieil habit qui le faisait souffrir, qui est au fond de cette fosse : c’est tout ce qu’il y a de lui ; mais il a gardé l’enveloppe éthérée, indestructible, radieuse, celle qui n’est assujettie ni aux maladies ni aux infirmités. C’est ainsi qu’il est parmi nous ; mais ne croyez pas qu’il soit seul ; il y en a des milliers ici dans le même cas qui assistent aux adieux que nous faisons à celui qui part, et qui viennent féliciter le nouvel arrivant parmi eux d’être délivré des misères terrestres. De sorte que si, à ce moment, le voile qui les dérobe à notre vue pouvait être levé, nous verrions toute une foule circuler parmi nous, nous coudoyer, et dans le nombre on verrait M. Sanson, non plus impotent et couché sur son lit de souffrances, mais alerte, ingambe, se transportant sans effort d’un endroit à un autre, avec la rapidité de la pensée, sans être arrêté par aucun obstacle.

Ces âmes ou Esprits constituent le monde invisible au milieu duquel nous vivons sans nous en douter ; de sorte que les parents et les amis que nous avons perdus, sont plus près de nous après leur mort, que si, de leur vivant, ils étaient en pays étranger.

C’est l’existence de ce monde invisible dont le Spiritisme démontre l’évidence par les rapports qu’il est possible d’établir avec lui, et parce qu’on y retrouve ceux que l’on a connus ; ce n’est plus alors une vague espérance : c’est une preuve patente ; or, la preuve du monde invisible est la preuve de la vie future. Cette certitude acquise, les idées changent complètement, car l’importance de la vie terrestre diminue à mesure que grandit celle de la vie à venir. C’est la foi au monde invisible que possédait M. Sanson ; il le voyait, il le comprenait si bien que la mort n’était pour lui qu’un seuil à franchir pour passer d’une vie de douleur et de misère dans une vie bienheureuse.

La sérénité de ses derniers instants était donc à la fois le résultat de sa confiance absolue dans la vie future, qu’il entrevoyait déjà, et d’une conscience irréprochable qui lui disait qu’il n’avait rien à redouter. Cette foi, il l’avait puisée dans le Spiritisme ; car ; il faut bien le dire, avant l’époque où il connut cette science consolante, sans être matérialiste, il avait été sceptique ; mais ses doutes ont cédé devant l’évidence des faits dont il était témoin, et dès lors tout avait changé pour lui. Se plaçant, par la pensée, en dehors de la vie matérielle, il ne la voyait plus que comme un jour malheureux parmi un nombre infini de jours heureux ; et, loin de se plaindre de l’amertume de la vie, il bénissait ses souffrances comme des épreuves qui devaient hâter son avancement.

Cher monsieur Sanson, vous êtes témoin de la sincérité des regrets de tous ceux qui vous ont connu, et dont l’affection vous survit. Au nom de tous mes collègues présents et absents, au nom de tous vos parents et amis, je vous dis adieu, mais non un éternel adieu, ce qui serait un blasphème contre la Providence et une dénégation de la vie future. Nous, Spirites, moins que d’autres nous devons prononcer ce mot.

Au revoir donc, cher monsieur Sanson ; puissiez-vous jouir dans le monde où vous êtes maintenant du bonheur que vous méritez, et venir nous tendre la main quand notre tour viendra d’y entrer.


6 — Permettez-moi, messieurs, de prononcer une courte prière sur cette tombe avant qu’elle ne soit fermée.


« Dieu tout-puissant, que votre miséricorde s’étende sur l’âme de M. Sanson, que vous venez de rappeler à vous. Puissent les épreuves qu’elle a subies sur la terre lui être comptées, et nos prières adoucir et abréger les peines qu’elle peut encore endurer comme Esprit !

« Bons Esprits qui êtes venus la recevoir, et vous surtout son ange gardien, assistez-la pour l’aider à se dépouiller de la matière ; donnez-lui la lumière et la conscience d’elle-même afin de la tirer du trouble qui accompagne le passage de la vie corporelle à la vie spirituelle. Inspirez-lui le repentir des fautes qu’elle a commises, et le désir qu’il lui soit permis de les réparer pour hâter son avancement vers la vie éternelle bienheureuse.

« Ame de M. Sanson, qui venez de rentrer dans le monde des Esprits, vous êtes ici présente parmi nous ; vous nous voyez et nous entendez, car il n’y a de moins entre vous et nous que le corps périssable que vous venez de quitter et qui bientôt sera réduit en poussière.

« Ce corps, instrument de tant de douleurs, est encore là, à côté de vous ; vous le voyez comme le prisonnier voit les chaînes dont il vient d’être délivré. Vous avez quitté la grossière enveloppe sujette aux vicissitudes et à la mort, et vous n’avez conservé que l’enveloppe éthérée, impérissable et inaccessible aux souffrances. Si vous ne vivez plus par le corps, vous vivez de la vie des Esprits, et cette vie est exempte des misères qui affligent l’humanité.

« Vous n’avez plus le voile qui dérobe à nos yeux les splendeurs de la vie future ; vous pourrez désormais contempler de nouvelles merveilles, tandis que nous sommes encore plongés dans les ténèbres.

« Vous allez parcourir l’espace et visiter les mondes en toute liberté, tandis que nous rampons péniblement sur la terre, où nous retient notre corps matériel, semblable pour nous à un lourd fardeau.

« L’horizon de l’infini va se dérouler devant vous, et en présence de tant de grandeur vous comprendrez la vanité de nos désirs terrestres, de nos ambitions mondaines et des joies futiles dont les hommes font leurs délices.

« La mort n’est entre les hommes qu’une séparation matérielle de quelques instants. Du lieu d’exil où nous retient encore la volonté de Dieu, ainsi que les devoirs que nous avons à remplir ici-bas, nous vous suivrons par la pensée jusqu’au moment où il nous sera permis de vous rejoindre comme vous avez rejoint ceux qui vous ont précédé.

« Si nous ne pouvons aller auprès de vous, vous pouvez venir auprès de nous. Venez donc parmi ceux qui vous aiment et que vous avez aimés ; soutenez-les dans les épreuves de la vie ; veillez sur ceux qui vous sont chers ; protégez-les selon votre pouvoir, et adoucissez leurs regrets par la pensée que vous êtes plus heureuse maintenant, et la consolante certitude d’être un jour réunis à vous dans un monde meilleur.

« Puissiez-vous, pour votre bonheur futur, être désormais inaccessible aux ressentiments terrestres ! Pardonnez donc à ceux qui ont pu avoir des torts envers vous, comme ils vous pardonnent ceux que vous avez pu avoir envers eux. » Amen.



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