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Revue spirite — Année V — Décembre 1862

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ETUDE SUR LES POSSÉDÉS DE MORZINE

Les causes de l’obsession et les moyens de la combattre.

Items 1-15 (1° Partie) Décembre 1862. — 16-24a (2° Partie) Janvier 1863. — 24b-29 (3° Partie) Février 1863. — 30-38a (4° Partie) Avril 1863. — 38b-45 (5° Partie) Mai 1963. —  46-48 (Nouveaux détails sur les possédés de Morzine.) Août 1864.


1 — Les observations que nous avons faites sur l’épidémie qui a sévi et sévit encore sur la commune de Morzine, W dans la Haute-Savoie, W ne nous laissent aucun doute sur sa cause ; mais, pour appuyer notre opinion, il nous faut entrer dans quelques explications préliminaires qui feront mieux ressortir l’analogie de ce mal avec les cas analogues dont l’origine ne saurait être douteuse pour quiconque est familiarisé avec les phénomènes spirites et reconnaît l’action du monde invisible sur l’humanité. Il est nécessaire pour cela de remonter à la source même du phénomène et d’en suivre la gradation depuis les cas les plus simples, et d’expliquer en même temps la manière dont il s’opère ; nous en déduirons beaucoup mieux les moyens de combattre le mal. Quoique nous ayons déjà traité ce sujet dans le Livre des Médiums, au chapitre de l’obsession, et dans plusieurs articles de cette Revue, nous y ajouterons quelques considérations nouvelles qui rendront la chose plus facile à concevoir.


2 — Le premier point dont il importe de se pénétrer, c’est de la nature des Esprits au point de vue moral. Les Esprits n’étant que les âmes des hommes, et les hommes n’étant pas tous bons, il n’est pas rationnel d’admettre que l’Esprit d’un homme pervers se transforme subitement, autrement il n’y aurait pas besoin de châtiment dans la vie future. L’expérience vient confirmer cette théorie ou, pour mieux dire, cette théorie est le fruit de l’expérience. Les rapports avec le monde invisible nous montrent, en effet, à côté des esprits sublimes de sagesse et de savoir, d’autres Esprits ignobles ayant encore tous les vices et toutes les passions de l’humanité. L’âme d’un homme de bien sera, après sa mort, un bon Esprit ; de même un bon Esprit en s’incarnant fera un homme de bien ; par la même raison un homme pervers, en mourant, donne au monde invisible un Esprit pervers, et un mauvais Esprit, en s’incarnant, ne peut faire un homme vertueux, et cela tant que l’Esprit ne se sera pas épuré ou n’aura pas éprouvé le désir de s’améliorer ; car, une fois entré dans la voie du progrès, il dépouille peu à peu ses mauvais instincts ; il s’élève graduellement dans la hiérarchie des Esprits, jusqu’à ce qu’il ait atteint la perfection accessible à tous, Dieu ne pouvant avoir créé des êtres voués au mal et au malheur pour l’éternité. Ainsi le monde visible et le monde invisible se déversent incessamment et alternativement l’un dans l’autre, si l’on peut s’exprimer ainsi, et s’alimentent mutuellement, ou, pour mieux dire, ces deux mondes n’en font en réalité qu’un seul, dans deux états différents. Cette considération est très importante pour comprendre la solidarité qui existe entre eux.

La terre étant un monde inférieur, c’est-à-dire peu avancé, il en résulte que l’immense majorité des Esprits qui le peuplent, soit à l’état errant, soit comme incarnés, doit se composer d’Esprits imparfaits qui produisent plus de mal que de bien ; de là la prédominance du mal sur la terre ; or, la Terre étant en même temps un monde d’expiation, c’est le contact du mal qui rend les hommes malheureux ; car si tous les hommes étaient bons, tous seraient heureux. C’est un état où n’est point encore arrivé notre globe, et c’est vers cet état que Dieu veut le conduire. Toutes les tribulations que les hommes de bien éprouvent ici-bas, soit de la part des hommes, soit de celle des Esprits, sont la conséquence de cet état d’infériorité. On pourrait dire que la Terre est le Botany-Bay des mondes : on y rencontre la sauvagerie primitive et la civilisation, la criminalité et l’expiation.

Il faut donc se représenter le monde invisible comme formant une population innombrable, compacte, pour ainsi dire, qui enveloppe la Terre et s’agite dans l’espace. C’est une sorte d’atmosphère morale dont les Esprits incarnés occupent les bas-fonds, et s’y agitent comme dans la vase. Or, de même que l’air des lieux bas est lourd et malsain, cet air moral est aussi malsain, car il est corrompu par les miasmes des Esprits impurs ; il faut pour y résister des tempéraments moraux doués d’une grande vigueur.

Disons, comme parenthèse, que cet état de choses est inhérent aux mondes inférieurs ; mais ces mondes suivent la loi du progrès, et quand ils ont atteint l’âge voulu, Dieu les assainit en en expulsant les Esprits imparfaits, qui ne s’y réincarnent plus et sont remplacés par des Esprits plus avancés, qui font régner entre eux le bonheur, la justice et la paix. C’est une révolution de ce genre qui se prépare en ce moment.


3 — Examinons maintenant le mode réciproque d’action des Esprits incarnés et désincarnés.

Nous savons que les Esprits sont revêtus d’une enveloppe vaporeuse formant pour eux un véritable corps fluidique, auquel nous donnons le nom de périsprit, et dont les éléments sont puisés dans le fluide universel ou cosmique, principe de toutes choses. Lorsque l’Esprit s’unit à un corps, il y existe avec son périsprit, qui sert de lien entre l’Esprit proprement dit et la matière corporelle ; c’est l’intermédiaire des sensations perçues par l’Esprit. Mais ce périsprit n’est pas confiné dans le corps comme dans une boîte ; par sa nature fluidique, il rayonne au dehors et forme autour du corps une sorte d’atmosphère, comme la vapeur qui s’en dégage. Mais la vapeur qui se dégage d’un corps malsain est également malsaine, âcre et nauséabonde, ce qui infecte l’air des lieux où sont rassemblées beaucoup de personnes malsaines. De même que cette vapeur est imprégnée des qualités du corps, le périsprit est imprégné des qualités, c’est-à-dire de la pensée de l’Esprit, et fait rayonner ces qualités autour du corps.


4 — Ici une autre parenthèse pour répondre immédiatement à une objection que quelques-uns opposent à la théorie que le Spiritisme donne de l’état de l’âme ; ils l’accusent de matérialiser l’âme, tandis que, selon la religion, l’âme est purement immatérielle. Cette objection, comme la plupart de celles qu’on fait, proviennent d’une étude incomplète et superficielle. Le Spiritisme n’a jamais défini la nature de l’âme, qui échappe à nos investigations ; il ne dit point que le périsprit constitue l’âme : le mot périsprit dit positivement le contraire, puisqu’il spécifie une enveloppe autour de l’Esprit. Que dit le Livre des Esprits à ce sujet ? « Il y a en l’homme trois choses : l’âme, ou Esprit, principe intelligent ; le corps, enveloppe matérielle ; le périsprit, enveloppe fluidique semi-matérielle, servant de lien entre l’Esprit et le corps. » De ce qu’à la mort du corps l’âme conserve l’enveloppe fluidique, ce n’est pas à dire que cette enveloppe et l’âme soient une seule et même chose, pas plus que le corps ne fait qu’un avec l’habit, pas plus que l’âme ne fait qu’un avec le corps. La doctrine spirite n’ôte donc rien à l’immatérialité de l’âme, seulement elle lui donne deux enveloppes au lieu d’une pendant la vie corporelle, et une après la mort du corps, ce qui est, non une hypothèse, mais un résultat d’observation, et à l’aide de cette enveloppe elle en fait mieux concevoir l’individualité et explique mieux son action sur la matière.


5 — Revenons à notre sujet.

Le périsprit, par sa nature fluidique, est essentiellement mobile, élastique, si l’on peut s’exprimer ainsi ; comme agent direct de l’Esprit, il est mis en action et projette des rayons par la volonté de l’Esprit ; par ces rayons il sert à la transmission de la pensée, parce qu’il est en quelque sorte animé par la pensée de l’Esprit. Le périsprit étant le lien qui unit l’Esprit au corps, c’est par cet intermédiaire que l’Esprit transmet aux organes, non la vie végétative, mais les mouvements qui sont l’expression de sa volonté ; c’est aussi par cet intermédiaire que les sensations du corps sont transmises à l’Esprit. Le corps solide détruit par la mort, l’Esprit n’agit plus et ne perçoit plus que par son corps fluidique, ou périsprit, c’est pourquoi il agit plus facilement et perçoit mieux, le corps étant une entrave. Tout ceci est encore un résultat d’observation.

Supposons maintenant deux personnes près l’une de l’autre, enveloppées chacune de leur atmosphère périspritale, — qu’on nous passe encore ce néologisme. — Ces deux fluides vont se mettre en contact, se pénétrer l’un l’autre ; s’ils sont de nature antipathique, ils se repousseront, et les deux individus éprouveront une sorte de malaise à l’approche l’un de l’autre, sans s’en rendre compte ; sont-ils au contraire mus par un sentiment bon et bienveillant, ils porteront avec eux une pensée bienveillante qui attire. Telle est la cause pour laquelle deux personnes se comprennent et se devinent sans se parler. Un certain je ne sais quoi dit souvent que la personne qu’on a devant soi doit être animée de tel ou tel sentiment ; or, ce je ne sais quoi, c’est l’expansion du fluide périsprital de la personne en contact avec le nôtre, sorte de fil électrique, conducteur de la pensée. On comprend dès lors que les Esprits, dont l’enveloppe fluidique est bien plus libre qu’à l’état d’incarnation, n’ont plus besoin de sons articulés pour s’entendre.


6 — Le fluide périsprital de l’incarné est donc mis en action par l’Esprit ; si, par sa volonté, l’Esprit darde pour ainsi dire des rayons sur un autre individu, ces rayons le pénètrent ; de là l’action magnétique plus ou moins puissante selon la volonté, plus ou moins bienfaisante selon que ces rayons sont d’une nature plus ou moins bonne, plus ou moins vivifiante ; car, par leur action, ils peuvent pénétrer les organes, et, dans certains cas, rétablir l’état normal. On sait quelle est l’influence des qualités morales chez le magnétiseur.

Ce que peut faire l’Esprit incarné en dardant son propre fluide sur un individu, un Esprit désincarné peut le faire également, puisqu’il a le même fluide, c’est-à-dire qu’il peut magnétiser, et, selon qu’il est bon ou mauvais, son action sera bienfaisante ou malfaisante.


7 — On se rend compte facilement ainsi de la nature des impressions que l’on reçoit selon les milieux où l’on se trouve. Si une assemblée est composée de personnes animées de mauvais sentiments, elles remplissent l’air ambiant du fluide imprégné de leurs pensées ; de là, pour les âmes bonnes, un malaise moral analogue au malaise physique causé par les exhalaisons méphitiques : l’âme est asphyxiée. Les personnes, au contraire, ont-elles des intentions pures, on se trouve dans leur atmosphère comme dans un air vivifiant et salubre. L’effet sera naturellement le même dans un milieu rempli d’Esprits selon qu’ils sont bons ou mauvais.


8 — Ceci étant bien compris, nous arrivons sans difficulté à l’action matérielle des Esprits errants sur les Esprits incarnés, et de là à l’explication de la médiumnité.

Un Esprit veut-il agir sur un individu, il s’en approche et l’enveloppe pour ainsi dire de son périsprit comme d’un manteau ; les fluides se pénétrant, les deux pensées et les deux volontés se confondent, et l’Esprit peut alors se servir de ce corps comme du sien propre, le faire agir selon sa volonté, parler, écrire, dessiner, etc. ; tels sont les médiums. Si l’Esprit est bon, son action est douce, bienfaisante, il ne fait faire que de bonnes choses ; est-il mauvais, il en fait faire de mauvaises ; est-il pervers et méchant, il l’étreint comme dans un filet, paralyse jusqu’à sa volonté, son jugement même, qu’il étouffe sous son fluide, comme on étouffe le feu sous une couche d’eau ; le fait penser, parler, agir par lui, le pousse malgré lui à des actes extravagants ou ridicules, en un mot il le magnétise, le cataleptise moralement, et l’individu devient un instrument aveugle de ses volontés. Telle est la cause de l’obsession, de la fascination et de la subjugation qui se montrent à des degrés d’intensité très divers. C’est le paroxysme de la subjugation, que l’on appelle vulgairement possession. Il est à remarquer que, dans cet état, l’individu a très souvent la conscience que ce qu’il fait est ridicule, mais il est contraint de le faire, comme si un homme plus vigoureux que lui faisait mouvoir contre son gré ses bras, ses jambes et sa langue. En voici un exemple curieux.


9 — Dans une petite réunion de Bordeaux, W au milieu d’une évocation, le médium, jeune homme d’un caractère doux et d’une parfaite urbanité, se met tout à coup à frapper sur la table, se lève, les yeux menaçants, montrant les poings aux assistants, leur disant les plus grossières injures, et voulant leur jeter l’encrier à la tête. Cette scène, d’autant plus effrayante qu’on était loin de s’y attendre, dura environ dix minutes, après lesquelles le jeune homme reprit son calme habituel, s’excusant de ce qui venait de se passer, en disant qu’il savait très bien avoir fait et dit des choses inconvenantes, mais qu’il n’avait pu s’en empêcher. Le fait nous ayant été rapporté, nous en demandâmes l’explication dans une séance de la Société de Paris, W et il nous fut répondu que l’Esprit qui l’avait provoqué était plutôt farceur que mauvais, et qu’il avait voulu simplement s’amuser de la frayeur des assistants. Ce qui prouve la vérité de cette explication, c’est que le fait ne s’est pas renouvelé, et que le médium n’en continua pas moins à recevoir d’excellentes communications comme par le passé. Il est bon de dire ce qui avait probablement excité la verve de cet Esprit loustic. Un ancien chef d’orchestre du théâtre de Bordeaux, M. Beck, W avait éprouvé, pendant plusieurs années avant sa mort, un singulier phénomène. Chaque soir en sortant du théâtre, il lui semblait qu’un homme lui sautait sur le dos, se mettait à califourchon sur ses épaules, et s’y cramponnait jusqu’à ce qu’il fût arrivé à la porte de chez lui ; là, le prétendu individu sautait à terre, et M. Beck se trouvait débarrassé. Dans cette réunion, on voulut évoquer M. Beck pour lui demander une explication ; c’est alors que l’Esprit farceur trouva plaisant de se substituer à lui et de faire jouer une scène diabolique au médium, en qui il trouva sans doute les dispositions fluidiques nécessaires pour le seconder.

Ce qui n’a été qu’accidentel dans cette circonstance prend quelquefois un caractère de permanence quand l’Esprit est mauvais, car l’individu devient pour lui une véritable victime à laquelle il peut donner l’apparence d’une véritable folie. Nous disons apparence, car la folie proprement dite résulte toujours d’une altération des organes cérébraux, tandis que, dans ce cas, les organes sont aussi intacts que ceux du jeune homme dont nous venons de parler ; il n’y a donc pas folie réelle, mais folie apparente contre laquelle les remèdes de la thérapeutique sont impuissants, ainsi que le prouve l’expérience ; bien plus, ils peuvent produire ce qui n’existe pas. Les maisons d’aliénés contiennent beaucoup de malades de ce genre auxquels le contact des autres aliénés ne peut être que très préjudiciable, car cet état dénote toujours une certaine faiblesse morale. A côté de toutes les variétés de folies pathologiques, il convient donc d’ajouter la folie obsessionnelle, qui requiert des moyens spéciaux ; mais comment un médecin matérialiste pourra-t-il jamais faire cette différence, ou même l’admettre ?


10 — Bravo ! vont s’écrier nos adversaires ; on ne peut pas mieux démontrer les dangers du Spiritisme, et nous avons bien raison de le défendre.

Un instant ; ce que nous avons dit prouve précisément son utilité.

Croyez-vous que les mauvais Esprits, qui pullulent au milieu de l’humanité, ont attendu qu’on les appelât pour exercer leur influence pernicieuse ? Puisque les Esprits ont existé de tout temps, de tout temps aussi ils ont joué le même rôle, parce que ce rôle est dans la nature, et la preuve en est dans le grand nombre de personnes obsédées, ou possédées, si vous le voulez, avant qu’il ne fût question des Esprits, ou qui, de nos jours, n’ont jamais entendu parler de Spiritisme ni de médiums. L’action des Esprits, bons ou mauvais, est donc spontanée ; celle des mauvais produit une foule de perturbations dans l’économie morale et même physique que, par ignorance de la cause véritable, on attribuait à des causes erronées. Les mauvais Esprits sont des ennemis invisibles d’autant plus dangereux qu’on ne soupçonnait pas leur action. Le Spiritisme, en les mettant à découvert, vient révéler une nouvelle cause à certains maux de l’humanité ; la cause connue, on ne cherchera plus à combattre le mal par des moyens que l’on sait désormais inutiles, on en cherchera de plus efficaces. Or, qui est-ce qui a fait découvrir cette cause ? La médiumnité ; c’est par la médiumnité que ces ennemis occultes ont trahi leur présence ; elle a fait pour eux ce que le microscope a fait pour les infiniment petits : elle a révélé tout un monde. Le Spiritisme n’a point attiré les mauvais Esprits ; il les a dévoilés, et a donné les moyens de paralyser leur action, et par conséquent de les éloigner. Il n’a donc point apporté le mal, puisque le mal existait de tout temps ; il apporte au contraire le remède au mal en en montrant la cause. Une fois l’action du monde invisible reconnue, on aura la clef d’une foule de phénomènes incompris, et la science, enrichie de cette nouvelle loi, verra s’ouvrir devant elle de nouveaux horizons. Quand y arrivera-t-elle ? Quand elle ne professera plus le matérialisme, car le matérialisme l’arrête dans son essor et lui pose une barrière infranchissable.


11 — Avant de parler du remède, expliquons un fait qui embarrasse beaucoup de Spirites, dans les cas d’obsession simple surtout, c’est-à-dire dans ceux, très fréquents, où un médium ne peut se débarrasser d’un mauvais Esprit qui se communique obstinément à lui par l’écriture ou l’audition ; celui, non moins fréquent, où, au milieu d’une bonne communication, un Esprit vient s’immiscer pour dire de mauvaises choses. On se demande alors si les mauvais Esprits sont plus puissants que les bons.

Reportons-nous à ce que nous avons dit en commençant de la manière dont agit l’Esprit, et représentons-nous un médium enveloppé, pénétré par le fluide périsprital d’un mauvais Esprit ; pour que celui d’un bon puisse agir sur le médium, il faut qu’il pénètre cette enveloppe, et l’on sait que la lumière pénètre difficilement un épais brouillard. Selon le degré de l’obsession, ce brouillard sera permanent, tenace ou intermittent, et par conséquent plus ou moins facile à dissiper.

Notre correspondant de Parme, W M. Superchi, nous a envoyé deux dessins faits par un médium voyant, qui représentent parfaitement cette situation. Dans l’un on voit la main du médium écrivant environnée d’un nuage obscur, image du fluide périsprital des mauvais Esprits, traversé par un rayon lumineux allant éclairer la main ; c’est le bon fluide qui la dirige et s’oppose à l’action du mauvais. Dans l’autre, la main est dans l’ombre ; la lumière est autour du brouillard, qu’elle ne peut pénétrer. Ce que ce dessin borne à la main doit s’entendre de toute la personne.

Reste toujours la question de savoir si le bon Esprit est moins puissant que le mauvais. Ce n’est pas le bon Esprit qui est plus faible, c’est le médium qui n’est pas assez fort pour secouer le manteau qu’on a jeté sur lui, pour se dégager de l’étreinte des bras qui l’enlacent et dans lesquels, il faut bien le dire, quelquefois il se complaît. Dans ce cas, on comprend que le bon Esprit ne puisse avoir le dessus, puisqu’on lui en préfère un autre. Admettons maintenant le désir de se débarrasser de cette enveloppe fluidique dont la sienne est pénétrée, comme un vêtement est pénétré par l’humidité, le désir ne suffira pas, la volonté même ne suffit pas toujours.

Il s’agit de lutter contre un adversaire ; or, quand deux hommes luttent corps à corps, c’est celui qui a les muscles les plus forts qui terrasse l’autre. Avec un Esprit il faut lutter, non corps à corps, mais d’Esprit à Esprit, et c’est encore le plus fort qui l’emporte ; ici, la force est dans l’autorité que l’on peut prendre sur l’Esprit, et cette autorité est subordonnée à la supériorité morale. La supériorité morale est comme le soleil, qui dissipe le brouillard par la puissance de ses rayons. S’efforcer d’être bon, de devenir meilleur si l’on est déjà bon, se purifier de ses imperfections, en un mot, s’élever moralement le plus possible, tel est le moyen d’acquérir le pouvoir de commander aux Esprits inférieurs pour les écarter, autrement ils se moquent de vos injonctions. (Livre des Médiums, nos 252 et 279.)

Cependant, dira-t-on, pourquoi les Esprits protecteurs ne leur enjoignent-ils pas de se retirer ? Sans doute ils le peuvent et le font quelquefois ; mais, en permettant la lutte, ils laissent aussi le mérite de la victoire ; s’ils laissent se débattre des personnes méritantes à certains égards, c’est pour éprouver leur persévérance et leur faire acquérir plus de force dans le bien ; c’est pour elles une sorte de gymnastique morale.


12 — Voici la réponse que nous avons faite à un colonel d’état-major autrichien, en Hongrie, M. P…, qui nous consultait sur une affection qu’il attribuait aux mauvais Esprits, s’excusant de nous donner le titre d’ami, quoiqu’il ne nous connût que de nom :

« Le Spiritisme est le lien fraternel par excellence, et vous avez raison de penser que ceux qui partagent cette croyance peuvent, sans se connaître, se traiter d’amis ; je vous remercie d’avoir eu de moi une assez bonne opinion pour me donner ce titre.

« Je suis heureux de trouver en vous un adepte sincère et dévoué de cette consolante doctrine ; mais par cela même qu’elle est consolante, elle doit donner la force morale et la résignation pour supporter les épreuves de la vie, qui, le plus souvent, sont des expiations ; la Revue spirite vous en fournit de nombreux exemples.

« En ce qui concerne la maladie dont vous êtes atteint, je n’y vois pas de preuve évidente de l’influence de mauvais Esprits qui vous obséderaient. Admettons-le pourtant, par hypothèse ; il n’y aurait qu’une force morale à opposer à une force morale, et elle ne peut venir que de vous. Contre un Esprit il faut lutter d’Esprit à Esprit, et c’est l’Esprit le plus fort qui l’emporte. En pareil cas, il faut donc s’efforcer d’acquérir la plus grande somme possible de supériorité par la volonté, l’énergie et les qualités morales pour avoir le droit de lui dire : Vade retrò. Si donc vous avez affaire à l’un d’eux, ce n’est pas avec votre sabre de colonel que vous le vaincrez, mais avec l’épée de l’ange, c’est-à-dire la vertu et la prière. L’espèce de frayeur et d’angoisse que vous éprouvez dans ces moments-là est un signe de faiblesse dont l’Esprit profite. Surmontez cette crainte, et avec la volonté vous y parviendrez. Prenez donc le dessus résolument, comme vous le faites devant l’ennemi, et croyez-moi votre tout dévoué et affectionné,

« A. K. »   


Certaines personnes préféreraient sans doute une autre recette plus facile pour chasser les mauvais Esprits : quelques mots à dire ou quelques signes à faire, par exemple, ce qui serait plus commode que de se corriger de ses défauts. Nous en sommes fâché, mais nous ne connaissons aucun procédé plus efficace pour vaincre un ennemi que d’être plus fort que lui. Quand on est malade, il faut se résigner à prendre une médecine, quelque amère qu’elle soit ; mais aussi, quand on a eu le courage de boire, comme on se porte bien, et combien l’on est fort ! Il faut donc bien se persuader qu’il n’y a, pour atteindre ce but, ni paroles sacramentelles, ni formules, ni talismans, ni signes matériels quelconques. Les mauvais Esprits s’en rient et se plaisent souvent à en indiquer qu’ils ont toujours soin de dire infaillibles, pour mieux capter la confiance de ceux qu’ils veulent abuser, parce qu’alors ceux-ci, confiants dans la vertu du procédé, se livrent sans crainte.

Avant d’espérer dompter le mauvais Esprit, il faut se dompter soi-même. De tous les moyens d’acquérir la force pour y parvenir, le plus efficace est la volonté secondée par la prière, la prière de cœur s’entend, et non des paroles auxquelles la bouche a plus de part que la pensée. Il faut prier son ange gardien et les bons Esprits de nous assister dans la lutte ; mais il ne suffit pas de leur demander de chasser le mauvais Esprit, il faut se souvenir de cette maxime : Aide-toi, le ciel t’aidera,  (Ev) et leur demander surtout la force qui nous manque pour vaincre nos mauvais penchants qui sont pour nous pire que les mauvais Esprits, car ce sont ces penchants qui les attirent, comme la corruption attire les oiseaux de proie. En priant aussi pour l’Esprit obsesseur, c’est lui rendre le bien pour le mal, et se montrer meilleur que lui, et c’est déjà une supériorité. Avec de la persévérance, on finit le plus souvent par le ramener à de meilleurs sentiments, et de persécuteur en faire un obligé.

En résumé, la prière fervente, et les efforts sérieux pour s’améliorer, sont les seuls moyens d’éloigner les mauvais Esprits qui reconnaissent leurs maîtres dans ceux qui pratiquent le bien, tandis que les formules les font rire ; la colère et l’impatience les excitent. Il faut les lasser en se montrant plus patient qu’eux.


13 — Mais il arrive quelquefois que la subjugation arrive au point de paralyser la volonté de l’obsédé, et qu’on ne peut attendre de lui aucun concours sérieux. C’est alors surtout que l’intervention de tiers devient nécessaire, soit par la prière, soit par l’action magnétique ; mais la puissance de cette intervention dépend aussi de l’ascendant moral que les intervenants peuvent prendre sur les Esprits ; car s’ils ne valent pas mieux, leur action est stérile. L’action magnétique, dans ce cas, a pour effet de pénétrer le fluide de l’obsédé d’un fluide meilleur, et de dégager celui de l’Esprit mauvais ; en opérant, le magnétiseur doit avoir le double but d’opposer une force morale à une force morale, et de produire sur le sujet une sorte de réaction chimique, pour nous servir d’une comparaison matérielle, chassant un fluide par un autre fluide. Par là, non-seulement il opère un dégagement salutaire, mais il donne de la force aux organes affaiblis par une longue et souvent vigoureuse étreinte. On comprend, du reste, que la puissance de l’action fluidique est en raison, non-seulement de l’énergie de la volonté, mais surtout de la qualité du fluide introduit, et, d’après ce que nous avons dit, que cette qualité dépend de l’instruction et des qualités morales du magnétiseur ; d’où il suit qu’un magnétiseur ordinaire qui agirait machinalement pour magnétiser purement et simplement, produirait peu ou point d’effet ; il faut de toute nécessité un magnétiseur Spirite agissant en connaissance de cause, avec l’intention de produire, non le somnambulisme ou une guérison organique, mais les effets que nous venons de décrire. Il est en outre évident qu’une action magnétique dirigée dans ce sens ne peut être que très utile dans les cas d’obsession ordinaire, parce qu’alors, si le magnétiseur est secondé par la volonté de l’obsédé, l’Esprit est combattu par deux adversaires au lieu d’un.


14 — Il faut dire aussi qu’on charge souvent les Esprits étrangers de méfaits dont ils sont très innocents ; certains états maladifs et certaines aberrations que l’on attribue à une cause occulte, tiennent simplement parfois à l’Esprit de l’individu lui-même. Les contrariétés, que le plus ordinairement on concentre en soi-même, les chagrins amoureux surtout, ont fait commettre bien des actes excentriques qu’on aurait tort de mettre sur le compte de l’obsession. On est souvent son propre obsesseur.


15 — Ajoutons enfin que certaines obsessions tenaces, surtout chez les personnes méritantes, font quelquefois partie des épreuves auxquelles elles sont soumises. « Il arrive même parfois que l’obsession, quand elle est simple, est une tâche imposée à l’obsédé qui doit travailler à l’amélioration de l’obsesseur, comme un père à celle d’un enfant vicieux. »

Nous renvoyons pour plus de détails au Livre des Médiums.

Il nous reste à parler de l’obsession collective ou épidémique, et en particulier de celle de Morzine ; mais cela exige des considérations d’une certaine étendue pour montrer, par les faits, leur similitude avec les obsessions individuelles, et nous en trouverons la preuve soit dans nos propres observations, soit dans celles qui sont consignées dans les rapports des médecins. Il nous restera en outre à examiner l’effet des moyens employés, puis l’action de l’exorcisme et les conditions dans lesquelles il peut être efficace ou nul. L’étendue de cette seconde partie nous oblige à en faire l’objet d’un article spécial qui se trouvera dans le prochain numéro.



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